L'odyssée poétique de François Laërte

Le premier roman de François Laërte, intitulé "Il fallait que vous soyez là" et publié aux éditions Douro, déroule une odyssée poétique au cœur des mythologies de l'enfance , une odyssée intérieure des jouets, de l'enfance et de la transmission.

Plongez dans cette œuvre captivante qui explore les profondeurs de la mémoire et de l'imaginaire.

Une découverte marquante au Salon de L'Autre Livre

 

C'est au Salon de L'Autre Livre, le 2 mai 2026, à la Halle des Blancs-Manteaux à Paris, que j'ai découvert ce premier roman de François Laërte. Les éditions Douro, présentes avec un panel d'auteurs remarquables, ont attiré mon attention sur cet ouvrage qui mérite une recension approfondie. La rencontre avec cette œuvre fut un moment décisif.

On en parle...

Certains romans racontent une histoire ; d’autres ouvrent un espace intérieur où le lecteur est invité à circuler entre mémoire, imaginaire et vertige existentiel. Il fallait que vous soyez tous là de François Laërte appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Roman sensible et profondément poétique, bien qu’il épouse pleinement les contours du récit romanesque, il déploie une écriture atmosphérique d’une rare densité sensorielle. Ici, les images, les objets, les voix, les lieux et les souvenirs deviennent les véritables pulsations du texte.

Dès les premières pages, le lecteur est happé par une écriture immersive, expressive, presque cinématographique, dans laquelle les descriptions possèdent une force d’évocation remarquable :

Les façades vétustes ruisselaient de crasse et d’humidité, et quelques enseignes lumineuses tentaient d’égayer encore un peu le décor. Un caviste qui avait fait fortune de la mélancolie ambiante, une laverie qui puait l’amidon et la solitude, un bar-tabac qui servait des piquettes austères et de l’oubli à la pression.
Et au milieu de tout ça, chez Beckenbau, dernière échoppe d’antiquités de la ville, plantée là telle une écharde dans la peau du quartier.
Sa façade n’était pas vraiment délabrée, mais elle semblait figée dans un temps qui n’existait plus. Au-dessus de la porte, une enseigne en lettres dorées, rongées par le temps : “Aux Trésors d’Hier”.
Un nom trop propre, trop poétique pour un tel endroit. Un mensonge poli.

Cette entrée en matière est magistrale. François Laërte nous fait pénétrer in medias res dans un univers à la fois pittoresque et spectral grâce à un subtil effet de zoom avant. Le quartier semble vivre sous une lumière de fin du monde tandis que l’échoppe de Beckenbau apparaît déjà comme un seuil symbolique, un espace liminal entre le réel et la mémoire, entre le présent et les fantômes du passé.

Et cette dernière phrase — « Un mensonge poli » — agit comme une clef de lecture du roman tout entier. Derrière la douceur nostalgique des jouets anciens affleurent les blessures, les regrets, les rêves abandonnés et les failles existentielles des personnages. François Laërte travaille admirablement cette ambivalence fondamentale du jouet : objet rassurant et pourtant profondément troublant.

L’exergue emprunté à Charles Eames éclaire d’ailleurs parfaitement cette dimension : « Les jouets ne sont pas aussi innocents qu’ils paraissent. Ils sont le prélude de sujets sérieux. »

Tout le roman se déploie à partir de cette intuition. Le jouet ancien devient ici un révélateur psychique, un réservoir de mémoire, un fragment de mythe personnel. Il ouvre des passages entre les temporalités et permet aux personnages de renouer avec des parts enfouies d’eux-mêmes.

À ce titre, il est difficile de ne pas penser à Roland Barthes et à ses Mythologies. Car chez François Laërte, le jouet dépasse largement sa matérialité d’objet : il devient signe, symbole, condensé affectif. Chacun transporte avec lui une mythologie intime. Chaque figurine, chaque train électrique, chaque kaléidoscope contient un monde possible, une histoire secrète, une mémoire affective.

Le roman suit principalement Victor, personnage profondément attachant et complexe, qui apparaît peu à peu comme un double discret de l’auteur lui-même. Victor est un être marginal, rêveur, décalé, demeuré fidèle à son imaginaire intérieur :

Victor aimait s’inventer des histoires qu’il ne pouvait raconter à personne. Parce que qui aurait compris ? Les adultes auraient ri, l’auraient traité de rêveur (…)

Cette phrase résume admirablement la mélancolie lumineuse du livre. Victor porte encore en lui une âme d’enfant. Non pas au sens naïf du terme, mais dans cette capacité intacte à percevoir derrière les objets une puissance de fiction et d’émerveillement. Or cette fidélité à l’enfance devient aussi une inquiétude : devenu père à son tour, saura-t-il accompagner son propre enfant vers l’âge adulte alors qu’il demeure lui-même intérieurement habité par le merveilleux ?

Le roman aborde ainsi avec beaucoup de délicatesse la question de la transmission et des liens filiaux. Il ne s’agit pas ici d’une paternité héroïque ou idéalisée, mais d’une interrogation profondément humaine sur la responsabilité, la fragilité et l’héritage émotionnel.

Cette interrogation prend une dimension presque homérique. Car Il fallait que vous soyez tous là peut également se lire comme une véritable odyssée intérieure. Victor accomplit symboliquement un voyage de retour vers son Ithaque personnel : l’enfance. Mais ce retour n’est jamais simple ni purement nostalgique. Il implique des détours, des peurs, des remises en question, des confrontations avec soi-même.

Le jouet devient alors le médiateur de cette traversée intérieure.

Cette dimension poétique atteint parfois des sommets d’invention imaginaire. Ainsi lorsque Victor contemple les trains électriques de la boutique :

(…) Chaque train devenait une promesse. Un convoi de charbon l’emmenait au cœur de galeries souterraines où des hommes damnés aux mains ensanglantées creusaient la terre, leurs lanterneaux blafards oscillant dans l’obscurité des tunnels.
Un “Meccano géant” éparpillé sur des dizaines de plateformes roulantes allait devenir une grue capable de construire la plus grande tour du monde. Il y monterait peut-être un jour… Ou pas…

Dans de tels passages, François Laërte retrouve quelque chose du fantastique enfantin, du merveilleux quotidien où les objets se mettent soudain à respirer, à produire des mondes. Le réel s’ouvre alors à des dimensions invisibles. Le lecteur est réintroduit dans le royaume des possibles.

Et c’est précisément là que réside l’une des grandes forces du roman : rappeler que l’imaginaire n’est pas une fuite hors du réel, mais une manière plus intense de l’habiter.

Autour de Victor gravitent plusieurs personnages marquants, notamment Sophie, mais aussi Beckenbau, le propriétaire de l’échoppe, figure immédiatement mémorable :

« Beckenbau, le maître des lieux, (…) ressemblait à un bouquin qu’on aurait trop lu et jamais rangé. Un type cabossé par la vie, un jouet qu’un gamin aurait abandonné dans le sable. »

François Laërte excelle dans cet art de la métaphore vive, incarnée, jamais décorative. Ses images propulsent littéralement le lecteur dans l’univers émotionnel du roman. Chaque personnage semble porter en lui une usure du temps comparable à celle des jouets anciens eux-mêmes : traces, fissures, réparations invisibles.

La boutique devient dès lors un lieu fédérateur où les visiteurs viennent déposer leurs souvenirs, leurs blessures et leurs rêveries. C’est un espace de confidences, de reconnexion intime, presque un sanctuaire fragile contre la brutalité du monde extérieur.

La scène du kaléidoscope en constitue sans doute l’une des plus belles allégories :

Sophie prit le kaléidoscope, méfiante, et le porta à son œil. Des éclats de couleur dansaient, se reflétaient à l’infini, composant une mosaïque vivante et imprévisible.

Cette mosaïque mouvante pourrait être celle de nos existences elles-mêmes. Le roman tout entier fonctionne comme un kaléidoscope émotionnel où les souvenirs, les regrets, les désirs et les peurs se recomposent sans cesse.

Et c’est ici qu’intervient peut-être la dimension la plus profondément littéraire du livre. Car derrière le récit, François Laërte interroge aussi le geste même de l’écriture. Qu’est-ce qu’écrire sinon revenir vers des traces enfouies ? Qu’est-ce qu’écrire sinon tenter de redonner forme aux fragments dispersés de notre mémoire intérieure ?

L’auteur, comme ses personnages, retourne symboliquement à Ithaque. Et le lecteur lui-même se surprend à retrouver, au détour d’une page, une part oubliée de sa propre enfance.

Ainsi, Il fallait que vous soyez tous là n’est pas seulement un roman sur les jouets anciens. C’est un roman sur la transmission, la mémoire, le vertige du temps, les fidélités invisibles et la persistance du merveilleux au cœur des existences ordinaires.

Un roman profondément humain où la nostalgie n’est jamais repli mais réouverture du possible.

Et peut-être est-ce là sa plus belle réussite : nous rappeler que certaines parts de nous-mêmes ne demandent qu’à être retrouvées.

© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)

Le retour à l'enfance, un acte fondateur

L’une des plus grandes réussites du livre est de faire comprendre que le retour à l’enfance n’est jamais un simple mouvement nostalgique. Il s’agit d’un retour fondateur vers ce qui, en nous, continue de rêver, de trembler, d’imaginer malgré les désillusions du réel. Comme Ulysse revenant à Ithaque, les personnages reviennent vers une mémoire originelle.

Écrire : une réécriture du passé

Tandis que Pénélope tisse et détisse sa tapisserie, François Laërte tisse quant à lui une toile sensible de souvenirs, de silences et de transmissions. Ce roman parle aussi de littérature, car qu’est-ce qu’écrire sinon revenir vers les traces de ce qui nous a construits ? Qu’est-ce qu’écrire sinon réécrire et revivre ce que nous avons déjà traversé, mais autrement ? "Il fallait que vous soyez tous là" ouvre ainsi un espace rare : celui où l’imaginaire, la mémoire et le merveilleux permettent encore de réparer quelque chose du temps perdu.